Les théories du complot, comment ça marche ?

Directeur de recherche au CNRS et enseignant à l’institut d’études politiques de Paris, Pierre André Taguieff, revient dans un entretien pour Conspiracy Watch sur les ressorts des théories du complot.

DÉFINITION ET MISE EN CONTEXTE

Politologue français et historien des idées, Pierre-André Taguieff a consacré plusieurs ouvrages aux théories du complot, notamment « L’imaginaire du complot mondial. Aspects d’un mythe mondial » ou encore « Court traité de complotologie ». Les tentatives d’explication du phénomène complotiste sont nombreuses, mobilisant beaucoup d’acteurs. Comment naissent les théories du complot ? Pourquoi connaissent-elles un grand succès ? À qui et à quoi servent-elles ? Le politologue tente de nous apporter des réponses.

Pierre-André Taguieff définit les théories du complot comme étant des « explications naïves, s’opposant en général aux thèses officiellement soutenues, qui mettent en scène un groupe ou plusieurs groupes agissant dans l’ombre ou en secret pour réaliser un projet de domination, d’exploitation ou d’extermination ». Il les résume comme étant des interprétations paranoïaques « transmises comme des légendes ou des rumeurs » qui se donnent une valeur explicative et légitime. Pour lui, les pensées complotistes sont apparues lors de la mise en place du concept politique de la démocratie. Il explique que de nombreux théoriciens avait du mal à accepter la transparence de ce régime. Ils ont donc commencé à s’interroger « sur ce que pouvaient dissimuler les apparences du pouvoir démocratique, postulant que l’essentiel se trouvait derrière la scène visible et le décor, dans les coulisses. Ils ont émis l’hypothèse que, derrière l’apparent pouvoir du peuple, se cachait le pouvoir réel de groupes agissant secrètement ».

POURQUOI CES THEORIES CONNAISSENT-ELLES DU SUCCÈS ?

Les théories du complot connaissent depuis une vingtaine d’année un essor considérable. Elles séduisent et les raisons de leur succès sont multiples d’après le politologue. D’une part, parce qu’elles répondent à une « insatisfaction face aux explications données des événements », et qu’elles permettent donc d’élucider « la marche obscure du monde en la simplifiant ». D’autre part, parce qu’elles réduisent ces explications à un « ennemi unique, tel le Juif, à la fois franc-maçon, bolchevik, démocrate, capitaliste, mondialiste et sioniste ». Cette revendication d’un ennemi dit « absolu » se conforme parfaitement à la perspective manichéenne revendiquée, où le bien et le mal sont clairement distingués. De plus, vis-à-vis de leur public, les complotistes « se présentent comme des esprits critiques et des chercheurs de vérité, voire des messagers de la vérité ». Il s’agit pour eux « d’expliquer l’inexplicable et de maîtriser l’immaîtrisable ».

Dans un contexte de dichotomie occident/ islam, les théories du complot légitiment beaucoup d’idéologies extrémistes, dont le djihadisme.

LE RÔLE D’INTERNET EST MAJEUR

Le développement des médias et des réseaux sociaux a clairement encouragé ces récits complotistes. Internet a permis une globalisation des rumeurs, et une diffusion de fausses informations sans qu’elles soient vérifiées. Sur la toile, il est également difficile de distinguer le vrai du faux. Ces effets facilitent la circulation de croyances complotistes, appuyées par des centaines de vidéos et de photos. Pour Pierre-André Taguieff, « la suspicion à l’égard des autorités traditionnelles (enseignants, intellectuels, journalistes, dirigeants politiques) a trouvé dans le Web un moyen d’expression privilégié et un puissant instrument de persuasion ».

C’est le canal de diffusion parfait pour assurer la prospérité de ces récits.

LES THEORIES DU COMPLOT REPONDENT À UNE DEMANDE

Si leur succès est aujourd’hui indiscutable, c’est parce qu’il existe un marché autour de ces théories du complot. En effet, il explique que « l’offre complotiste rencontre une demande, et elle la satisfait. Cette demande est centrée sur des « secrets » inavouables que les médias officiels sont censés protéger ». Leur place est aujourd’hui légitime pour bon nombre de personnes : elles percent des secrets, trouvent des explications au faits étranges et permettent de justifier les malheurs.

Face à la mondialisation, à la critique des systèmes politiques, financiers… Leur posture est rattachée à celle « du contestataire, de l’insoumis, du rebelle, qui ose éclairer l’envers caché des événements troublants, qu’ils soient réels ou chimériques ». Ces dénonciations, ces théories leur attribuent un statut social, « la figure de juges et de justiciers exerçant leur devoir civique ».

 

Par La rédaction

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