Djihad : récit d’une descente aux enfers

Le 9 avril s’est ouvert à Paris le procès de trois jeunes hommes qui projetaient de s’attaquer au Fort Béar en 2015. Le procès se déroulera en huis clos, car l’un des accusé était mineur au moment des faits. L’un d’eux, Djibril.A ancien marine raconte sa radicalisation à la DGSI. La confession va avoir un effet cathartique et durer un peu plus de 5h. Avec le récit de Djibril, on découvre la dégringolade d’un jeune, fragile dans la folie djihadiste.

Au commencement, une déception professionnelle

Le rêve de Djribril c’était de servir sous le drapeau français dans la marine.  Il débute comme matelot en 2013, malheureusement il est recalé aux tests et sera affecté comme guetteur au Fort Béar. Ses rêves de naviguer sur une flotte de l’armée française s’effondrent, commence alors un cycle de dépressions pour lui. Suivi par un psychiatre il sera réformé en 2015.

« Je me suis retrouvé seul et j’ai commencé à réfléchir. J’ai compris que mon rêve était brisé. Ça allait vraiment très mal, et j’ai enchaîné les arrêts maladie. Le médecin m’a conseillé d’aller voir un psychiatre. Ça a été dur pour moi car j’ai compris que j’étais en dépression, en échec. Etant un peu perdu, j’ai cherché quelque chose pour me raccrocher. »

Dieu, les ténèbres …

Perdu, seul il se renferme sur lui-même et cherche une raison de vivre, quelque chose à quoi s’accrocher. La religion lui ouvre les bras, solide, ancrée dans le temps elle l’attire. Mais ce n’est pas par les textes qu’il l’appréhende mais à travers le net. Il s’inscrit sur le site jeuxvidéo.com et se trouve une place dans l’un des forums consacré à l’islam. C’est là qu’il rencontre ses deux comparses Antoine.F (Abou Haroun) et Ismaël.K(Abou Hafs).

« Je me suis tourné vers l’islam car c’était une période où je cherchais une base solide, un sens à ma vie. J’étais seul, vraiment seul. C’était aussi le “boum” en Syrie. Je me suis inscrit sur le site jeuxvideo.com et je suis allé sur un forum consacré à l’islam. Je faisais partie des indécis qui regardaient des vidéos[djihadistes] et écoutaient les différents avis. Je me demandais qui avait raison. J’y ai aussi fait la connaissance d’Abou Haroun (Antoine F.) et d’Abou Hafs (Ismaël K.) »

… Et la lumière

Les vidéos style storytelling des terroristes vont rapidement happées le jeune homme. Le contexte de l’époque le pousse à y adhérer, en effet, la guerre fait rage en Syrie. Ces vidéos lui donnent une raison de vivre, elles sont violentes, attractives, elles jouent sur les sentiments, elles manipulent. Il a l’impression d’être compris, accepté d’avoir trouvé les siens.

« J’ai été happé par la manière dont les terroristes font leurs vidéos. Je suis resté scotché. Chacune durait plus d’une heure et traitait d’un sujet différent : la Palestine, la Syrie, Ben Laden, la place du musulman en Occident… Je ne me positionnais pas encore entre Al-Qaida, Daech ou les groupes modérés. J’avoue qu’en regardant ces vidéos j’ai été convaincu qu’ils disaient la vérité. Les vidéos de l’islam modéré sont beaucoup moins attrayantes. J’allais vers la facilité, vers les terroristes qui avaient un emballage plus attirant. »

Finalement la religion n’attire pas …

A ce moment, Djibril pouvait encore changer, il commence à fréquenter la mosquée, mais ce qu’il y entend, des condamnations ferment des attentats le choque. Indécis, ne sachant qui croire il choisit la facilité et décide de ne plus retourner à la mosquée.

« J’ai décidé d’aller à la mosquée de Consolat [à Marseille] parce que je jouais au foot à côté. J’y suis allé un vendredi, le jour du prêche. Je suis arrivé novice, mais avec des idées d’un autre monde. J’avais l’esprit imprégné des vidéos que j’avais vues. J’ai écouté le prêche et j’ai été choqué. L’imam disait que les terroristes étaient des rebelles par rapport aux musulmans. C’était en complète contradiction avec ce que j’avais vu. Qui disait vrai ? C’était plus simple de regarder une vidéo en mangeant des chips plutôt que de se déplacer à la mosquée qui était loin de chez moi. »

… Daesh si

A l’affût de la moindre vidéo, Djibril est comme obsédé par ce qu’il voit. Daesh exerce un ascendant incroyable et bientôt remplace tout dans sa vie en l’isolant de ceux qu’il aime.

« A ce moment-là, on est en octobre-novembre 2014, juste avant les attentats de Charlie Hebdo. Je suis hypnotisé. Je me lève Daech, je mange Daech, je vis Daech. J’ai arrêté de sortir, de voir des filles, de jouer à la console. J’ai coupé les ponts, même avec des membres de ma famille.

(…) je regardais les gens avec mépris, dégoût. Ils ont réussi à me faire détacher les liens que j’ai avec ma mère. Je me prenais pour un référent de Dieu sur terre. Daech m’a donné le sentiment d’être un porte-parole. Ce rôle implique l’obligation d’agir. Ils disaient qu’on était peu nombreux, donc rares, donc bons. (…) Ça m’a fait encore plus me retrancher sur moi-même. Je passais ma vie dans ma chambre, YouTube-Daech, YouTube-Daech. On ne vit que de ça. Je n’étais pas musulman, j’étais Daech. »

Le besoin d’une figure paternelle forte, d’une identité

Djibril vit avec sa mère, on n’aura pas d’information sur son père, mais il voit le calife comme une représentation d’un père aimant et autoritaire, un père qui ne veut que le bien de son fils. Il le touche en plein coeur, c’est le moment catalyseur.

« Sur les réseaux sociaux, les gens relayaient les discours de Daech. Et là, je vois la personne qui se prétend être “calife”, le descendant du prophète. Ça a été un point crucial pour moi. Je l’ai cru. J’ai cru qu’il disait la vérité. Il s’agit d’Abou Bakr Al-Baghdadi. J’ai vu trois documents vidéo et audio le concernant. Je m’en souviens comme si c’était hier.

(…) Cette vidéo m’a fait un choc. Le thème abordé, c’est la définition du terrorisme. Et là, il retourne la situation. Il dit “nous” et, bizarrement, il inclut tous les musulmans de la terre, les opprimés. Il inverse les rôles en disant que c’était “nous” les victimes et les autres les terroristes. En gros, ce qu’il faisait, ce n’était que de la légitime défense.

(…)J e le voyais comme un père, autoritaire et gentil, prévenant. Il disait que tout allait bien en Syrie et qu’il s’inquiétait pour nous car on est en terre de mécréants. Il disait “On vous aime, vous n’êtes pas seuls”. »

Un discours viril

Le discours de Daesh vient toucher les cordes les plus sensibles, il ne laisse aucun répit. Il s’attaque à la famille, aux amis, aux aspirations, aux rêves, à la virilité… à tout ce qui fait un Homme. Djibril le ressent au plus profond de lui.

« J’ai vu des vidéos faites par des Français et qui me parlaient à moi, directement. Ils disaient carrément qu’il fallait venir en Syrie car je vivais sur une terre de mécréants, que le djihad était obligatoire et que, si on ne le faisait pas, on était pire que des mécréants, qu’on n’était pas des hommes. Et que, si on ne pouvait pas venir, il fallait commettre une attaque en France. J’ai grandi à Marseille et ce genre de discours, qu’on n’est pas des hommes, c’est des piques qui touchent. Leur discours m’a complètement convaincu.

Ils disaient clairement de tuer quelqu’un au hasard, dans la rue. Tous les jours, sur Internet, il y avait une nouvelle vidéo qui disait de tuer, c’était insistant. J’avais des réticences, mais ils faisaient en sorte qu’on se sente mal : soit ils nous rabaissaient, soit ils nous valorisaient. C’étaient deux angles d’approche. Si on ne se reconnaissait pas dans un discours, on se reconnaissait dans l’autre. »

Le déclic

Les attentats de Charlie Hebdo vont donner une autre tournure à cette dégringolade. Ce qui semblait irréel, qui venait d’ailleurs se transforme en quelque chose de bien réel de proche de chez nous.

«Je veux préciser aussi qu’il y a eu les attentats de Charlie Hebdo. Et c’est pour ça que je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. Si d’autres l’ont fait, pourquoi pas moi ? Avant c’était que des vidéos, mais ils ont ouvert la voie. Ça aussi, ça a pesé dans la balance. C’était une nouvelle énorme, ça passait sur toutes les chaînes. Je me suis dit qu’ils avaient écouté les chefs. »

Préparation d’une attaque

Djibril réfléchit de plus en plus à une attaque sur le territoire, il en parle à ses deux cyber-amis. L’un d’eux est définitivement contre, l’autre hésite.

« On en vient à la première rencontre où j’ai parlé avec Abou Haroun [à Lyon, le 10 janvier 2015]. Je dis à Abou Haroun : “J’ai envie de faire quelque chose en France, qu’est-ce que tu en dis ?” Il me dit “Non.” Je lui donne des précisions, il savait que je travaillais au sémaphore de Béar. J’ai vu que son “non” était définitif. Ça m’a fait réfléchir. (…) Je fabule sur ça, je suis à fond, mais avec le doute par rapport à la réaction d’Abou Haroun.

Je rentre alors à Marseille. Je me sens seul, abandonné. On avait déjà prévu de se voir avec Abou Hafs le 31 janvier. (…) Donc, j’arrive à Lille, je rencontre Abou Hafs. Je lui dis la même chose qu’à Abou Haroun au sujet de l’attaque du sémaphore de Béar. Je lui dis qu’on ne va pas toucher aux femmes et aux enfants, qu’on va attaquer la nuit car il n’y a personne. Abou Hafs reste perplexe. Il est hésitant. Il me dit “Oui”, mais c’était un “oui” timide. Je ne savais pas s’il était d’accord mais je pensais que non. (…) »

Le doute et la voie de l’imam

L’enfermement a un autre effet, il pousse Djibril à réfléchir. Il n’a jamais parlé à son psychiatre de ses vidéos Daesh mais il commence à s’ouvrir à nouveau à l’imam de la mosquée près de chez lui. Son discours le fait réfléchir. Il commence à ne plus vivre exclusivement pour Daesh, se attachement devient discontinu.Pourtant il n’arrive pas à couper les ponts, Daesh le lui a dit, ils l’aiment et il besoin de ça.

 « Je commence alors à m’intéresser à un autre discours. Je suis allé à la mosquée de Consolat après les attentats de janvier : l’imam condamne les attentats et dit qu’il n’y a aucune source religieuse. Il dit aussi que les juifs sont sous protection des musulmans. Il n’a pas laissé une porte ouverte, il a clairement condamné les attentats. L’imam a un bagage spirituel bien supérieur au mien. Il donne une leçon de vie.

J’ai repensé à ce prêche en février-mars. Je suis alors partagé entre les deux discours, mais j’ai toujours les vidéos de Daech en favoris. J’étais très isolé : c’est quand j’étais seul que j’étais à 100 % Daech. Quand je discutais avec d’autres musulmans modérés, je pouvais avoir un doute. J’écoutais toujours les ordres de Daech, mais je faisais une pause, alors qu’avant j’y pensais tout le temps. Il y avait un côté passionnel : je les aimais ces gens. Ils jouaient beaucoup sur cette corde-là aussi. Ils disaient “Nous sommes vos frères, nous vous aimons”. On est fin mars, je me suis remis à jouer aux jeux vidéo, je commence à m’ouvrir un peu plus aux autres. »

Peu à peu le détachement

Avec le mental qui allait mieux, sa vision des choses commence à changer. Il se détache peu à peu de Daesh pour se retourner vers sa mère.

« Quand j’ai été happé par la propagande, j’étais faible, dépressif, sous traitement. J’étais avec d’autres personnes qui étaient aussi perdues. Je parle d’Abou Haroun et Abou Hafs. Peut-être qu’eux ont réalisé avant moi que ça allait trop loin. Quand on est Daech, on a raison, tout le monde a tort. Je me suis rendu compte que non : quand on est Daech, on est un imbécile. Et qu’on fait une erreur monumentale. L’erreur, je la paie aujourd’hui.

Oui, j’avais pensé faire une action en France, oui j’avais pensé à attaquer la marine nationale, oui j’en avais fait part à Abou Haroun et Abou Hafs. Mais c’est resté théorique. J’en suis resté aux paroles. En mai, je lâche Daech. Je recommence à communiquer avec ma mère. Je passe mes journées à jouer. Les jeux vidéo, c’était pour moi une échappatoire : quand on est autant isolé, c’est dur de retourner vers les gens. Je me rends compte que j’ai tout perdu. J’ai perdu mes amis. J’ai perdu l’estime de ma famille. J’ai déçu ma mère. »

Par La rédaction

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